18.6.11

Le parapluie

Il pleuvait cette journée-là, de la pluie intense. Violente. Une pluie qu’on voit rebondir sur elle-même, sur l’eau accumulée sur la chaussée. Vous savez quand il y a tellement d’eau qu’on distingue même plus les gouttes, on dirait plutôt des lignes de pluie. Je pense que c’est dans ce temps-là qu’on peut dire qu’il pleut des cordes. Les vents aussi étaient violents. Une journée de parapluies qui virent à l’envers. J’aime ça sortir quand il ne fait pas beau, surtout quand il vente beaucoup. C’est fou, mais c’est dans ce temps-là, quand la nature exhibe sa force, quand ce qui vit se respire par le vent sur la peau ou se goûte par l’eau sur le visage, c’est dans ce temps-là que je me sens vivante. Que je prends conscience que j’existe. Le vent me fait exister.  

J’étais en voiture sur Masson. J’allais travailler et j’ai pris un chemin différent. Je m’oblige souvent à changer de trajectoire pour ne pas toujours voir le même décor. J’arrive près d’un passage piétonnier qui traverse l’avenue Masson et je commence à ralentir pour pouvoir laisser passer une dame. Je vois qu’une femme âgée s’avance du côté sud pour traverser sur le côté nord. Elle est toute courbée, elle a les cheveux d’un blanc de neige au soleil, elle porte un manteau bleu – je trouve que les personnes âgées portent souvent du bleu – et d’une main elle tire derrière elle un panier d’emplettes sur roulettes. Ça sonne drôle, mais je ne connais pas l’appellation précise de cet engin.  De son autre main, la femme tient un petit parapluie qui se trouve visiblement à la fin de sa vie de parapluie. On voit qu’il est instable, les branches dépassent du contour et on sent la fragilité du tissu. Au moment où elle se trouve en plein milieu de l’avenue, le vent prend dans son parapluie et celui-ci vire complètement de bord. Au lieu de protéger contre la pluie, l’objet devient comme un récipient à eau. Après quelques secondes, le parapluie revient sur son côté naturel et l’épisode l’a complètement achevé. La femme arrive sur le trottoir du côté nord. Sans même y songer un millième de seconde, je gare ma voiture sur le côté, à sa hauteur. Je vois qu’elle marche difficilement, que le vent et la pluie lui rendent les pas ardus, mais en même temps, je sens qu’elle ne veut pas abdiquer. Je baisse la fenêtre du côté passager et je dis : «Madame ? Madame, votre parapluie est brisé. Prenez le mien». Et je lui tends un parapluie qui se trouvait sur le côté de ma portière.

Ce parapluie s’est retrouvé dans ma portière de voiture d’une façon toute aussi surprenante que cette histoire après laquelle cette femme le possède maintenant. Un jour, K revient avec ce parapluie qui ne nous appartient pas. Je lui demande d’où elle le tire, d’abord parce que je ne l’ai jamais vu et ensuite parce que j’avoue lui trouver un air douteux. Il est fait de ce type d’imprimé bariolé plutôt démodé ou du moins, loin de mes préférences premières. Elle me dit qu’une collègue l’a oublié en quittant et prévoit lui remettre le lendemain. Fait intéressant, K n’avait pas apporté de parapluie ce matin-là et ce dernier l’a gentiment épargné d’une douche à son retour. Le lendemain, K revient de nouveau avec l’objet et me raconte qu’il n’appartenait pas du tout à la collègue en question et qu’elle ignorait qui l’avait oublié. K a alors décidé de le laisser dans la portière de voiture.

La dame s’arrête, me regarde sans parler. Elle s’approche de la voiture et prend le parapluie que je lui présente. Elle jette son parapluie par terre et tente d’ouvrir celui que je viens de lui donner. Elle n’arrive pas à trouver le mécanisme d’ouverture, elle cherche et ne dit toujours rien. Je descends de voiture pour aller l’aider. Je prends le parapluie et lui montre le mécanisme pour qu’elle puisse l’ouvrir par elle-même la prochaine fois. Elle me regarde, me sourit et poursuit sa marche avec son nouveau parapluie.

Une fois de nouveau à bord de ma voiture, c’est fou comme ma grand-mère m’a manqué. 

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